À quoi sert le minage de crypto : double dépense et attaque des 51 %
Un fichier se copie. C’est le problème que le minage résout, et c’est le seul. Sans lui, rien n’empêche d’envoyer les mêmes dix bitcoins à deux personnes différentes en même temps, puisqu’un registre que personne ne dirige n’a pas d’arbitre pour dire laquelle des deux transactions est arrivée d’abord. Le minage tranche cette question en la rendant coûteuse. En août 2026, refaire à l’envers les six dernières heures du registre bitcoin demanderait à peu près 3,9 millions de machines et 13 gigawatts. Ce chiffre se retrouve en une division, et la suite explique aussi ce qu’une attaque permet vraiment, ce qu’elle ne permet pas, et combien de confirmations attendre avant d’encaisser.
Sommaire :
La double dépense, le problème que rien d’autre ne résolvait
Pourquoi il faut brûler de l’énergie pour tenir un registre
L’attaque des 51 %, ce qu’elle permet et ce qu’elle ne permet pas
Ce qui est réellement arrivé, et sur quels réseaux
Le prix de la même attaque sur Bitcoin
Combien de confirmations attendre avant d’encaisser
La preuve d’enjeu, et ce qu’elle met à la place
Questions courantes
La double dépense, le problème que rien d’autre ne résolvait
Quand vous virez cent euros depuis votre compte, personne ne craint que vous les viriez aussi à quelqu’un d’autre dans la même seconde. La banque tient le compte, elle débite, et sa version fait foi. La monnaie électronique classique tourne sur cette autorité, et elle fonctionne très bien tant qu’on accepte qu’une entreprise détienne la vérité.
Retirez l’autorité. Il reste des milliers d’ordinateurs qui reçoivent les transactions dans un ordre différent, chacun depuis sa position sur le réseau, avec des millisecondes d’écart. Deux transactions contradictoires arrivent, chacune signée correctement par la même clé privée. Laquelle compte ? Aucune règle mathématique ne le dit : les deux sont valides prises séparément.
On pourrait voter. C’est la première idée de tout le monde, et elle s’effondre en une phrase : sur un réseau ouvert, créer un million d’identités ne coûte rien. Qui veut gagner en fabrique autant qu’il lui en faut et remporte toutes les élections. Le vote par tête ne marche que là où les têtes sont rares et vérifiées.
D’où le choix de faire voter le coût plutôt que l’identité. Pour proposer un bloc, il faut avoir dépensé quelque chose qu’on ne peut ni copier ni simuler : de l’électricité. Fabriquer une fausse identité reste gratuit, fabriquer un faux bloc ne l’est plus. Le registre retenu par tous devient celui qui porte le plus de travail accumulé, et non celui qu’un participant proclame le plus fort.
Pourquoi il faut brûler de l’énergie pour tenir un registre
Chaque bloc contient l’empreinte du bloc précédent. Modifier une transaction vieille de trois jours change l’empreinte de son bloc, donc invalide le suivant, donc tous ceux d’après. Il faudrait refaire le travail de trois jours entiers, pendant que le reste du réseau continue d’avancer. C’est là que se trouve la sécurité, et non dans le chiffrement : les données de la blockchain sont publiques et lisibles par n’importe qui.
Une précision compte, parce qu’elle est presque toujours mal dite. La chaîne qui l’emporte n’est pas la plus longue en nombre de blocs, c’est celle qui totalise le plus de travail. Un réseau dont la difficulté a doublé produit des blocs deux fois plus lourds à fabriquer, et dix de ces blocs battent quinze blocs anciens. Le détail de la fonction de hachage, du nonce et de l’ajustement de difficulté tous les 2 016 blocs se trouve dans la page sur le hachage, la difficulté et la fabrication d’un bloc.
Cette dépense d’énergie a une propriété qu’aucune signature ne reproduit : elle est payée une fois et protège tout ce qui vient après. Un bloc de 2019 est aujourd’hui couvert par sept ans de calculs empilés au-dessus de lui. Personne ne peut les refaire. C’est ce qui rend le registre pratiquement définitif, et c’est aussi la raison pour laquelle on ne peut pas produire cette sécurité gratuitement : le coût est le mécanisme. Les ordres de grandeur de la consommation qui en découle sont repris dans la page sur l’énergie dépensée par le minage et ce qu’elle achète.
L’attaque des 51 %, ce qu’elle permet et ce qu’elle ne permet pas
Un participant qui rassemble plus de puissance que tous les autres réunis produit des blocs plus vite que le reste du réseau. Il peut donc fabriquer une chaîne parallèle dans son coin, la garder secrète, et la publier au moment où elle dépasse la chaîne publique en travail cumulé. Les nœuds honnêtes basculent alors sur la version la plus lourde, comme le protocole le leur demande. Les blocs qu’ils tenaient pour acquis disparaissent, et les transactions qu’ils contenaient avec.
Cette position donne beaucoup moins qu’on ne l’imagine.
Ce que l’attaque permet | Ce qu’elle ne permet pas |
|---|---|
Annuler ses propres transactions récentes, puis dépenser les mêmes pièces ailleurs | Voler les pièces d’autrui : il faudrait leur clé privée, que le hashrate ne donne pas |
Empêcher certaines transactions d’entrer dans un bloc, autrement dit censurer | Créer des pièces hors règles : les nœuds rejettent un bloc qui s’attribue 10 bitcoins |
Rafler la totalité des récompenses pendant la durée de l’attaque | Réécrire l’histoire ancienne : il faudrait refaire tout le travail depuis ce point |
Le déroulé d’une double dépense tient en cinq gestes. L’attaquant envoie ses jetons à une plateforme d’échange. Il attend que le dépôt soit crédité, vend contre des euros, et retire les euros. Pendant ce temps, il mine en secret une chaîne où ces mêmes jetons sont partis vers sa propre adresse. Quand sa chaîne pèse plus lourd, il la publie. Le dépôt s’évapore du registre, la plateforme constate un trou, et lui garde les euros et les jetons.
Le point à retenir : la victime n’est jamais le détenteur de portefeuille tranquille. C’est celui qui a livré quelque chose contre une transaction encore fraîche. Une plateforme d’échange, un commerçant, un guichet automatique.
Ce qui est réellement arrivé, et sur quels réseaux
Ces attaques ont eu lieu, plusieurs fois, et toujours sur des chaînes dont la puissance de calcul était assez faible pour s’acheter au comptant.
Ethereum Classic a été frappé trois fois en un mois, à l’été 2020. Le 1er août, 3 693 blocs ont été réorganisés. Le 6 août, environ 4 000. Le 29 août, plus de 7 000, soit deux journées entières de minage effacées et réécrites. Sur ces épisodes, 807 260 ETC ont été dépensés deux fois, un peu plus de 5,6 millions de dollars, et le bilan total tourne autour de 9 millions. Le rapport de forces se lit ailleurs : l’attaquant a dépensé 17,5 bitcoins de puissance louée, environ 192 000 dollars, pour en sortir plusieurs millions.
Bitcoin Gold a connu la même chose deux fois. En mai 2018, 388 201 jetons doublement dépensés, autour de 18 millions de dollars au cours de l’époque. En janvier 2020, deux réorganisations coup sur coup, l’une de quatorze blocs, l’autre de quinze blocs retirés et seize ajoutés, pour une cinquantaine de milliers de dollars.
Cette dernière profondeur mérite qu’on s’y arrête. Quatorze à seize blocs, ce sont bien plus que les six confirmations que tout le monde cite comme règle de sécurité. La règle des six n’est pas une constante universelle : elle a été calibrée sur un réseau où personne ne tient plus de quelques pourcents du hashrate. Sur une chaîne minée par une poignée d’acteurs, elle ne protège plus rien, et les plateformes qui l’appliquent aveuglément se font vider. Le seul chiffre qui décide est la part que le hashrate louable représente face au réseau visé, sujet développé dans la page sur la difficulté et la puissance des différents réseaux.
La suite de ces épisodes en dit autant que les attaques elles-mêmes. Coinbase a suspendu les transactions Ethereum Classic pendant plusieurs jours en août 2020, d’autres plateformes ont porté leur exigence à des milliers de confirmations, et certaines ont retiré la monnaie de leur catalogue. Un réseau attaqué ne perd pas seulement l’argent volé : il perd l’accès aux guichets qui lui donnaient de la liquidité, et cette perte-là ne se rembourse pas.
Le prix de la même attaque sur Bitcoin
Le réseau Bitcoin tourne autour de 910 EH/s cet été. Pour dépasser les mineurs honnêtes, il faut apporter à peu près autant, soit 910 millions de TH/s. Prenons une machine parmi les plus efficaces du marché, l’Antminer S21 Pro : 234 TH/s, 3 510 W, autour de 2 430 € l’unité.
910 000 000 ÷ 234 ≈ 3,9 millions de machines
À 2 430 € pièce, la facture matérielle approche 9,5 milliards d’euros. Ces machines tirent ensemble 13,7 gigawatts, l’équivalent d’une bonne dizaine de tranches nucléaires qui tourneraient uniquement pour ça. Même à 5 centimes le kilowattheure, tarif que seules les fermes adossées à un barrage obtiennent, l’électricité coûte 16 millions d’euros par jour.
Le vrai verrou n’est pourtant pas l’argent. C’est que ces 3,9 millions de machines n’existent pas en stock : la production mondiale annuelle de tous les fabricants réunis reste très en dessous, et une commande de cette taille se verrait des mois à l’avance. La voie de la location, celle qui a servi contre Ethereum Classic pour 192 000 dollars, ne mène nulle part ici : le marché de puissance SHA-256 disponible à la location ne pèse qu’une fraction de pourcent du réseau.
Une réserve s’impose, et elle change la nature du risque plutôt que son ampleur. Cette majorité n’a pas besoin d’un propriétaire unique : un pool de minage additionne la puissance de milliers de participants et la dirige depuis un seul serveur. GHash.io a franchi la barre des 50 % du réseau bitcoin en juillet 2014, sans rien attaquer, et s’est engagé publiquement à redescendre sous 40 % devant la levée de boucliers. Le garde-fou tient à un détail pratique : un mineur change de pool en modifiant une ligne de configuration, et un pool qui inquiète se vide en quelques heures. Les critères qui font qu’on rejoint ou qu’on quitte un pool sont détaillés dans la page sur les frais, la taille et les modes de paiement des pools.
Reste le paradoxe qui achève l’affaire. Un attaquant qui réussirait détruirait au passage la confiance dans le registre, donc la valeur des pièces qu’il vient de voler et celle des dix milliards de matériel qu’il a achetés. Le même capital, employé honnêtement à miner, rapporte sans rien casser. C’est cette arithmétique qui tient le réseau, pas une promesse. Les machines qui la composent et leur rendement en joules par térahash sont détaillés dans la page sur les machines de minage et leur efficacité.
Combien de confirmations attendre avant d’encaisser
Une confirmation, c’est un bloc empilé au-dessus de celui qui contient votre transaction. Chaque bloc supplémentaire multiplie le travail à refaire pour l’effacer, et la probabilité d’y parvenir s’effondre vite. Les seuils en usage tiennent en quatre lignes.
Situation | Confirmations | Attente |
|---|---|---|
Café, petit achat en boutique | 0 à 1 | Immédiat à 10 minutes |
Dépôt courant sur une plateforme d’échange | 2 à 4 | 20 à 40 minutes |
Somme importante, achat entre particuliers | 6 | Environ 1 heure |
Montant exceptionnel, transfert institutionnel | 12 et plus | 2 heures et plus |
Les grandes plateformes appliquent des seuils proches : deux confirmations chez Binance, trois chez Coinbase, quatre chez Kraken. Trois blocs ramènent déjà la probabilité de réussite d’un attaquant réaliste autour de 1 %, ce qui explique pourquoi la plupart s’arrêtent là plutôt que d’imposer une heure d’attente à leurs clients.
Le nombre à retenir dépend de ce que vous risquez, pas d’une tradition. Une règle simple : attendez d’autant plus de confirmations que la somme dépasse ce qu’un attaquant devrait dépenser pour la voler. Sur bitcoin, cette dépense se compte en milliards, et six confirmations sont largement au-delà du nécessaire pour un particulier. Sur une chaîne minée par trois acteurs, six confirmations valent une demi-journée de location de hashrate, autant dire rien.
La preuve d’enjeu, et ce qu’elle met à la place
Ethereum a quitté la preuve de travail le 15 septembre 2022 et ne se mine plus. Le réseau n’a pas supprimé le coût, il en a changé la nature : au lieu de brûler de l’électricité à l’extérieur du système, il immobilise du capital à l’intérieur.
Un validateur bloque 32 ethers dans un contrat de dépôt. Mi-2026, près de 39,7 millions d’ethers sont ainsi verrouillés, répartis sur plus de 1,24 million de validateurs, à peu près un tiers de la monnaie en circulation et de l’ordre de 76 milliards de dollars gelés. Pour peser, il faut racheter une part de cette masse sur le marché, ce qui en fait monter le prix au fur et à mesure des achats.
La différence de fond tient à l’endroit où tombe la sanction. En preuve de travail, elle est extérieure : vous avez brûlé de l’électricité pour rien, et votre matériel reste intact pour recommencer. En preuve d’enjeu, elle est intérieure : le protocole détecte le comportement fautif et détruit une partie ou la totalité du dépôt, ce qu’on appelle le slashing. L’attaquant ne perd pas une facture, il perd son capital, et il le perd de façon automatique.
Chacune paie un prix. Côté preuve de travail, on dépense de l’énergie, mais l’entrée reste ouverte à quiconque branche une machine. Côté preuve d’enjeu, la consommation devient négligeable et la voix revient à ceux qui détiennent déjà, ce qui pose une question de concentration que le débat n’a pas tranchée. Ce que ce choix change pour l’émission monétaire, le halving et la rareté programmée est traité dans la page sur l’économie monétaire du minage, et le panorama des réseaux encore minables dans celle sur les façons de miner en 2026.
Questions courantes
Une attaque des 51 % peut-elle vider mon portefeuille ? Non. Déplacer vos pièces exige votre clé privée, et aucune quantité de puissance de calcul ne la produit. L’attaquant ne peut annuler que ses propres transactions récentes.
Faut-il vraiment 51 % de la puissance ? Pas exactement. Le seuil est celui où l’on produit des blocs plus vite que tous les autres réunis, donc un peu plus de la moitié. Avec 40 %, une attaque réussit parfois, avec de la chance et de la patience.
Pourquoi ne pas simplement interdire les réorganisations profondes ? Parce que la même règle qui permet à un attaquant de remplacer une chaîne permet au réseau de se recoller après une coupure réseau ou un partage temporaire. Plusieurs petits réseaux ont ajouté des garde-fous après 2020, au prix d’une part de décentralisation.
Le minage sert-il à autre chose qu’à sécuriser ? Il met aussi en circulation les nouvelles unités, sur un calendrier d’émission fixé à l’avance. Sur bitcoin, la récompense est tombée à 3,125 par bloc en avril 2024 et sera divisée à nouveau en 2028.
Les mineurs peuvent-ils changer les règles ? Non. Ils proposent des blocs, les nœuds les vérifient. Un bloc qui enfreint le protocole est rejeté, quelle que soit la puissance derrière lui.
Est-ce que ça vaut le coup de miner soi-même ? Cela dépend entièrement du prix de votre électricité. Le calcul complet, machine par machine et au tarif français, se trouve dans la page sur le budget et le premier mois de minage.