Bruit d’une ferme de minage : 76 dB, 200 mètres de recul
La fiche technique de l’Antminer S21 Pro publiée par Bitmain porte une ligne que personne ne lit avant d’acheter : « Noise @30℃, dBA : 76 ». Une note en bas de page précise que ce chiffre correspond aux ventilateurs à leur régime maximal, celui qu’une machine atteint dès qu’elle chauffe, c’est-à-dire tout le temps.
Soixante-seize décibels, c’est une tondeuse à gazon qui ne s’arrête jamais. Et pour qu’elle cesse d’être une infraction chez le voisin d’à côté, la nuit, il faut l’éloigner de deux cents mètres. Pas vingt. Pas cinquante. Deux cents.
Ce nombre sort d’un calcul de trois lignes. Il décide de la faisabilité d’une installation domestique bien avant le prix du kilowattheure, et on le découvre presque toujours après la livraison.
Les décibels que les constructeurs publient
Trois manuels, trois lignes, et les valeurs sont publiques.
Machine | Niveau publié | Conditions | Puissance |
|---|---|---|---|
Antminer S21, 200 TH/s | 76 dBA | à 25 °C | 3 500 W |
Antminer S21 Pro, 234 TH/s | 76 dBA | à 30 °C | 3 510 W |
Antminer S19k Pro, 120 TH/s | 72 dBA | à 25 °C | 2 760 W |
Quatre décibels séparent la machine la plus discrète de la plus bruyante du tableau. L’échelle étant logarithmique, ces quatre décibels valent un rapport de deux et demi en énergie acoustique. Le S19k Pro doit cette retenue à sa faiblesse, 2 760 watts contre 3 510, donc moins de chaleur à évacuer et des ventilateurs moins sollicités. Le bruit d’un ASIC sort de l’air qu’il faut pousser au travers, jamais de ses puces.
Aucune de ces fiches ne dit à quelle distance la mesure a été prise. L’usage, chez les constructeurs de matériel informatique, est le mètre. Le raisonnement qui suit s’appuie sur cette convention, et se décale d’autant si la vôtre diffère.
La quantité d’air décide de tout
Le débit à évacuer se calcule : la puissance multipliée par 3 600, divisée par le produit de la masse volumique de l’air, de sa chaleur massique et de l’écart de température accepté. Pour les 3 510 watts d’un S21 Pro et dix degrés d’écart entre l’entrée et la sortie, il faut mille quarante-huit mètres cubes par heure. En tolérant vingt degrés d’écart, cinq cent vingt-quatre suffisent, au prix de puces plus chaudes.
Ce millier de mètres cubes horaires interdit d’enfermer la machine, et il plafonne tout ce qu’un caisson pourra jamais atténuer.
Combien de mètres pour que ça passe
Une source sonore rayonnant en champ libre perd six décibels chaque fois que la distance double. C’est de la géométrie : la même énergie se répartit sur une sphère quatre fois plus grande. On soustrait vingt fois le logarithme décimal de la distance, exprimée en mètres.
Distance | Une machine à 76 dB(A) | Ce que ça évoque |
|---|---|---|
1 m | 76 dB(A) | tondeuse à gazon |
10 m | 56 dB(A) | conversation animée |
25 m | 48 dB(A) | réfrigérateur dans la pièce |
50 m | 42 dB(A) | bibliothèque |
100 m | 36 dB(A) | chambre calme |
200 m | 30 dB(A) | campagne, la nuit |
Le modèle est celui du champ libre, donc d’un terrain plat et dégagé. La réalité s’en écarte dans les deux sens. Le sol absorbe, l’atmosphère absorbe, une haie dense grignote un peu : la décroissance réelle est souvent plus rapide que la théorie sur les fréquences hautes. Mais un mur qui réfléchit, une façade qui renvoie, une machine orientée vers la maison d’en face, un vent portant, et l’on remonte. Les basses fréquences, elles, se moquent presque de tout cela et voyagent loin. À trois cents mètres d’un ASIC il reste un bourdonnement grave, celui que les riverains américains décrivent invariablement comme un ronflement.
Chaque doublement du parc coûte trois décibels
Deux machines identiques ne font pas 152 décibels. Elles en font 79. L’addition de sources se fait en énergie, pas en niveaux : dix fois le logarithme du nombre de machines. Deux machines ajoutent 3 dB, quatre en ajoutent 6, dix en ajoutent 10, cent en ajoutent 20.
Un rack de douze ASIC pèse donc 87 dB(A) à un mètre. Pour retomber au même niveau qu’une machine seule à deux cents mètres, il faut sept cents mètres. Passer d’une machine à une rangée multiplie donc la distance nécessaire par trois et demi. Voilà la marche que franchit un particulier quand il décide de monter une vraie installation plutôt que de garder un boîtier.
Faites le calcul pour votre terrain
La dernière ligne est celle qui compte : la distance au-delà de laquelle l’émergence repasse sous la limite, tout le reste étant égal. Ce seuil ne protège que les activités déclarées, seul cas où l’émergence sert de critère. Un particulier, lui, n’a aucun chiffre à opposer.
Là où le code de la santé publique vous attend
Le texte de base tient en une phrase, article R. 1336-5 : « Aucun bruit particulier ne doit, par sa durée, sa répétition ou son intensité, porter atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé de l’homme, dans un lieu public ou privé. »
Trois critères, et ils ne sont pas cumulatifs. Chacun suffit seul. Une machine de minage échoue sur le premier avant même qu’on discute du second : elle tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, parce qu’un arrêt est une perte sèche. Sur le terrain de la durée, il n’existe pas de bruit domestique pire qu’un ASIC.
Deux régimes, et le sonomètre les sépare
L’article R. 1336-6 réserve le critère d’émergence aux bruits nés d’une activité professionnelle, sportive, culturelle ou de loisir organisée de façon habituelle. Là, il faut un relevé au sonomètre, une méthode normalisée, un bruit résiduel mesuré, et l’émergence doit dépasser 5 dB(A) entre 7 h et 22 h ou 3 dB(A) entre 22 h et 7 h. En dessous, aucune infraction. Les mesures ne se pratiquent d’ailleurs pas si le bruit ambiant reste sous 25 dB(A) à l’intérieur ou 30 dB(A) ailleurs.
Tout le reste relève du bruit dit de comportement, et le régime change du tout au tout. Le principe est régulièrement rappelé par le juge pénal comme par le juge administratif : la constatation peut se faire sans sonomètre. Un procès-verbal d’agent assermenté fait foi jusqu’à preuve du contraire. Un constat d’huissier suffit s’il est resté sur place assez longtemps.
Un particulier qui installe un ASIC dans son garage n’exerce pas une activité professionnelle organisée. Son bruit est un bruit de comportement. Personne n’aura donc besoin d’un relevé pour le verbaliser, et sa seule défense chiffrée, l’émergence, ne lui est pas ouverte. L’amende est moindre et la position juridique est bien pire.
Du côté du plaignant, le chemin est court. Le maire tient la police des bruits de voisinage sur sa commune et peut faire constater par un agent assermenté ; la gendarmerie dresse le procès-verbal ; un commissaire de justice fait le même travail aux frais du demandeur, et son constat vaut devant le juge civil. Aucune de ces trois portes ne demande d’avocat, et la première est gratuite. Un exploitant qui parie sur la lourdeur de la procédure se trompe de pays.
Particulier | Activité déclarée | |
|---|---|---|
Texte | R. 1336-5 | R. 1336-6 et R. 1336-7 |
Mesure au sonomètre | pas nécessaire | indispensable |
Seuil chiffré à franchir | aucun | 5 dB(A) le jour, 3 la nuit |
Contravention | 4ᵉ classe, R. 1337-7 | 5ᵉ classe, R. 1337-6 |
Amende encourue | 750 € | 1 500 €, 7 500 € pour une société |
L’article R. 1337-8 ajoute une peine complémentaire que les acheteurs ignorent : la confiscation de la chose qui a servi à commettre l’infraction. La chose, ici, coûte entre deux et cinq mille euros et se revend mal. La déclaration des revenus tirés du minage relève par ailleurs des bénéfices non commerciaux, et le passage à l’activité déclarée emporte donc ses propres obligations fiscales, indépendantes de tout ceci.
Le tableau qui n’accorde jamais rien au minage
L’article R. 1336-7 assortit les valeurs limites d’un terme correctif fonction de la durée cumulée pendant laquelle le bruit apparaît. Plus le bruit est bref, plus la tolérance est large.
Durée cumulée d’apparition | Terme ajouté à la limite |
|---|---|
moins d’une minute | 6 dB(A) |
1 à 5 minutes | 5 dB(A) |
5 à 20 minutes | 4 dB(A) |
20 minutes à 2 heures | 3 dB(A) |
2 à 4 heures | 2 dB(A) |
4 à 8 heures | 1 dB(A) |
plus de 8 heures | 0 dB(A) |
Une scie circulaire qui hurle quatre minutes emporte cinq décibels de marge. Un ASIC n’en emporte aucun. Il occupe la dernière ligne du tableau, celle qui ne pardonne rien, et il l’occupe tous les jours de l’année. Le calculateur ci-dessus applique déjà ce zéro : c’est pour ça que la limite nocturne y reste sèchement à trois décibels.
Le procès civil, qui coûte autrement plus cher
Sept cent cinquante euros n’arrêtent pas une machine qui rapporte. Le juge civil, lui, l’arrête.
La loi du 15 avril 2024 a inscrit dans le code civil, à l’article 1253, une règle que la Cour de cassation appliquait sans qu’aucun texte ne la porte : celui qui est à l’origine d’un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage « est responsable de plein droit du dommage qui en résulte ». De plein droit signifie sans faute à démontrer. Le voisin n’a pas à prouver une négligence, ni même une infraction pénale. Il lui suffit d’établir l’anormalité.
Le second alinéa réserve un cas, et c’est le seul argument sérieux d’un exploitant : l’activité antérieure à l’installation de la victime, conforme aux textes, et poursuivie dans des conditions qui n’aggravent pas le trouble. Autrement dit, l’ancienneté protège tant que le parc ne grossit pas. Ajouter des machines aggrave le trouble et fait tomber l’exception.
Pour mesurer ce que le juge fait de tout ça, le contentieux des pompes à chaleur est le meilleur guide, parce que le problème est acoustiquement identique : un ventilateur extérieur, permanent, contesté par le voisin d’à côté. Les tribunaux y ordonnent la dépose ou l’arrêt de l’équipement sous astreinte, et allouent des dommages, avec des dépassements d’émergence de l’ordre de 5 à 8 dB(A) suffisant à emporter la condamnation. Une astreinte de cent euros par jour dépasse la production nette d’un S21 Pro au tarif français. La machine s’arrête d’elle-même.
Le code de l’environnement, lui, n’entre jamais en scène. L’article R. 1336-4 exclut les installations classées du régime des bruits de voisinage, mais un parc de quelques machines dans un hangar ne relève d’aucune rubrique de la nomenclature. Le petit mineur reste donc dans le droit commun, alors que le cadre industriel lui aurait accordé jusqu’à 70 dB(A) en limite de propriété le jour et 60 la nuit. Être trop petit pour être classé se paie.
Les remèdes qui marchent, et ceux qui n’y arrivent pas
Reprenons la contrainte physique : mille quarante-huit mètres cubes d’air par heure pour un S21 Pro. Toute solution qui ne les évacue pas ne réduit pas le bruit, elle éteint la machine par surchauffe.
Les caissons acoustiques vendus pour ASIC annoncent une vingtaine de décibels d’atténuation, parfois davantage. L’ordre de grandeur est crédible pour une enceinte doublée qui laisse passer l’air par des chicanes absorbantes. Vingt décibels ramènent 76 à 56, ce qui déplace la distance nécessaire de deux cents mètres à vingt. Le gain est énorme et il suffit rarement en lotissement. Surtout, l’atténuation est plafonnée par les ouvertures, et les ouvertures sont dimensionnées par le débit d’air. On ne ferme pas davantage sans étouffer la machine.
Reste à ralentir les ventilateurs. Le bruit aérodynamique croît comme la vitesse en bout de pale élevée à la puissance cinq : diviser cette vitesse par deux retire une quinzaine de décibels. Le débit tombe de moitié dans le même mouvement, l’écart de température double, les puces montent, le contrôleur réduit la fréquence ou coupe. Le silence s’achète en hashrate, et le rendement s’effondre avant le bruit. Le même arbitrage gouverne le réglage d’une machine dans son ensemble.
Le refroidissement liquide déplace le problème plus qu’il ne le supprime. Un S21 Hyd n’a pas de ventilateur dans son châssis : 335 TH/s, 5 360 watts, une boucle d’eau désionisée à 8 à 10 litres par minute, une entrée à 35 °C en mode normal. Le serveur devient muet. La chaleur, elle, part dans un aéroréfrigérant installé dehors, avec ses propres ventilateurs. Ce qui sort du châssis change de place et de fréquence, on l’éloigne, on l’oriente, ce qui est déjà beaucoup. Les exploitants américains attaqués en justice ont pris cette voie.
L’immersion va au bout : les machines plongent dans un diélectrique, il ne reste qu’une pompe et un échangeur. Solution la plus silencieuse, la plus chère, avec une mécanique fluidique à entretenir. Elle se justifie pour un parc entier, pas pour un boîtier.
Le marché français, lui, a tranché autrement : il expédie les machines. Pas à cause du bruit, le kilowattheure décide avant l’acoustique. Les hébergeurs qui facturent en euros à des clients français installent le matériel en Islande, au Paraguay ou au Texas, et aucune ferme française de plusieurs mégawatts n’existe. Sur la liste des raisons de ne pas les rapatrier, le voisinage vient juste derrière.
Granbury, Villarrica, et ce qui en transpose
Granbury, Texas, comté de Hood. Une installation ouverte à l’été 2022 sur un site de Constellation Energy, reprise en décembre 2023 par Marathon Digital, cent soixante-trois conteneurs, plus de trente mille machines, une capacité initiale annoncée à 225 mégawatts. Le constable local a relevé plus de 85 décibels à plus de trente-cinq reprises en 2024, avec une pointe à 91. Une résidente a mesuré 72 décibels dans la chambre de sa fille, à minuit. Plus de quarante riverains ont fait état de troubles, et une dizaine sont passés aux urgences.
Un groupe de riverains a assigné en octobre 2024 devant une juridiction d’État du Texas. Neuf autres ont déposé le 1ᵉʳ mai 2026 devant le tribunal fédéral du district nord du Texas, pour plus d’un million de dollars, en invoquant le bruit, les vibrations et les basses fréquences. L’exploitant a construit un mur de six cents mètres de long et sept mètres de haut, et bascule une part croissante de son parc vers le refroidissement liquide.
Le même scénario s’est joué au Paraguay. À Villarrica, quartier Santa Lucía, le service environnemental municipal a relevé 75 décibels pour une limite nocturne fixée à 60, et le parquet local a ouvert une enquête pénale en novembre 2024.
Ces affaires ne transposent pas telles quelles : trente mille machines ne sont pas votre garage, 225 mégawatts ne sont pas vos 3,5 kilowatts. L’inversion juridique, elle, transpose. Le Texas retient une présomption de bruit déraisonnable au-delà de 85 décibels, un seuil absolu que le voisin d’un ASIC unique ne franchira jamais. La France raisonne en écart au silence ambiant. Trois décibels au-dessus du résidu nocturne, et l’infraction est constituée.
Une machine parfaitement légale au Texas est donc en infraction dans un village français à deux cents mètres de la maison d’en face. Le pays qui n’a pas de ferme de minage est celui dont la règle du bruit est la plus sévère.
La distance se mesure avant de commander
Mesurez sur une carte, avant de commander, la distance jusqu’à la fenêtre de chambre la plus proche qui ne vous appartient pas. Le tarif d’électricité se renégocie, le firmware se change, la machine se revend. Cette distance-là, non.
Sous cinquante mètres, une machine à air ne tient pas la nuit, quel que soit le caisson. Entre cinquante et deux cents, tout se joue sur le bruit résiduel réel de la parcelle et sur l’orientation de la sortie d’air. Au-delà, la question devient thermique et électrique, et rejoint celle du modèle à choisir et de ce qu’il rapporte au tarif français.
Le calcul de rentabilité que tout le monde fait avant d’acheter compte le prix du kilowattheure, la difficulté et le cours. Il ne compte jamais l’astreinte. C’est pourtant la seule ligne du tableau qui peut valoir zéro pendant deux ans, puis coûter davantage que la machine.